J'ai oublié

Écrit par Sarah Ait Abdellah. Publié dans Littéraires

J'ai oublié

Je me réveillai, le crâne tout endolori sur un lit aux draps blancs. La tête bourdonnante et la vision floue, je reconnus néanmoins une chambre d'hôpital. L'odeur me déplaisait, et me mettait mal à l'aise. Des grésillements envahissaient mes oreilles lorsqu'au bout d'un moment la porte s'ouvrit. Les lèvres de l'infirmière remuaient me laissant deviner qu'elle parlait, mais je ne parvenais pas à distinguer les différents sons.

Pourquoi avais-je atterri ici ? Que s'était-il passé ?

Je crus que mon crâne allait exploser tant la douleur était intense. L'infirmière s'approcha de moi et injecta un liquide dans un cathéter implanté dans mon bras gauche. Je ne sais pas ce que c'était exactement, mais je m'endormis dans la demi heure qui suivi.

 

À mon réveil j'allais un peu mieux, les bourdonnements s'étaient atténués. Pourtant quelque chose me manquait, je n'entendais toujours rien, mais j'avais le pressentiment que le manque perçu allait bien au delà d'une perte d'audition. J'étais cependant incapable de savoir ce qui n'allait pas. Les minutes passèrent et je compris enfin ce qui clochait. Je ne me souvenais de rien, pas même de mon identité. J'avais beau creuser, rien ne venait. C'était comme si mon cerveau était une carte mémoire que l'on avait été obligé de formater à cause d'un virus.

Quel était mon problème ? Je paniquai et appelai au secours. Deux ou trois blouses blanches se précipitèrent vers moi. Leurs lèvres bougeaient très rapidement mais je n'entendais toujours rien. Je tentai alors d'articuler quelques mots pour le leur faire comprendre, mais les sons s'embrouillèrent et se dissipèrent dans le vide. Ils ne comprirent pas pour quelle raison je paniquai autant, mais ils m'injectèrent un calmant en voyant l’emballement de l'électrocardiogramme dû à ma crise de panique.

Je finis par me calmer, mais le manque de réponses pesait toujours. On m'apporta à manger une espèce de purée sans goût que je laissai de côté au bout de deux bouchées. Je m'endormis un peu plus tard, pleine de vide.

Quand j'ouvris les yeux, ma chambre était inondée de monde. Les visages de chacun d'eux défilaient devant mes yeux incompréhensifs. Je ne les reconnaissais pas. Je notai alors qu'un homme et une femme tous deux quadragénaires me ressemblaient vaguement. Je voulais leur dire quelque chose, et quelques mots sortirent de ma bouche avant que je ne sois interrompue. Ils s'étaient tous mis à crier. Je n'entendais toujours rien, mais je voyais leur visage se tordre, leurs bouches faire de grands mouvements rapides. Chacun d'entre eux m'incendiait du regard. Certains me pointaient du doigt, comme s'ils m'accusaient de quelque chose.

Abattue, je fondis en larmes. La masse de gens qui criait augmentait, accentuant mon malaise, je cherchai refuge sous les draps.

Je me réveillai brusquement, pleine de sueur. La chambre était vide et calme. La foule enragée n'avait été qu'un cauchemar. Ma respiration s'apaisa, j'entendais les « bip bip » réguliers de l'électrocardiogramme. J'avais retrouvé l’ouïe. Mes souvenirs cependant restaient inatteignables. J'essayai tout de même de creuser au plus profond de moi, voyant que ça ne menait à rien, je finis pas repenser à mon rêve. Ces deux adultes qui me ressemblaient étaient peut être mes parents... Tandis que le reste de la foule se constituait peut être d'amis ou de connaissances... Mais pourquoi me criaient-ils dessus ?

Je ne sais combien de temps je passai à penser à cela mais je finis par me dire que je portais trop d'importance à ce cauchemar qui ne voulait peut être rien dire.

Une infirmière vint afin de contrôler mon état, elle avait à peine franchi le pas de la porte que je lui demandais mon prénom. J'appris que je m'appelais Mélissa, Mélissa Parker. Nous étions dans un hôpital parisien. J'avais apparemment fugué de Toulouse et étais partie à la capitale avec un groupe de jeunes. Suite à une overdose, une ambulance m'avais conduite aux urgences il y avait de cela deux jours. Le choc m'avait fait perdre la mémoire, mais celle-ci devait revenir progressivement d'après le médecin. Quant à mes parents, ils arriveraient le plus tôt possible, cependant une grève des transports les avaient empêchés d'être là plus tôt.

Lorsque l'infirmière se retira. Je cogitai longuement à propos de ce qu'elle m'avait dis.

Mes parents arrivèrent dans la soirée, ils étaient identiques à ceux de mon rêve, sauf qu'ils n'avaient pas l'air en colère. Je voyais dans leurs yeux un mélange d'inquiétude et de désarroi. Ils s'excusèrent de ne pas avoir vu que j'allais si mal et que je me droguais. J'aurais voulu accepter leurs excuses, mais je ne savais même plus de quoi il était question. Incapable de leur témoigner de l'affection, car pour moi ils étaient de parfaits inconnus, je voyais leurs regards brisés. Ces visages marqués par la fatigue et l'angoisse qu'ils ressentaient depuis que j'étais partie me faisait de la peine.

Nous parlâmes jusque très tard. Ils me montraient des photos et me racontaient qui j'étais. Intriguée mais épuisée, je fini par m'endormir alors que la voix douce de ma mère me contait une vie que j'allais devoir me réapproprier.

Le lendemain, ils étaient encore là. Mes parents avaient passé la nuit à mon chevet et ils dormaient encore. Je pris enfin le temps de les regarder vraiment. Je voyais une petite femme recroquevillée dans un fauteuil. Ses longues boucles noires lui cachaient une partie du visage, contrastant avec la blancheur de sa peau. Des petites taches de rousseur signalaient qu'elle se teignait les cheveux. Sa frêle silhouette donnait l'impression que c'était une personne fragile de qui on devait prendre soin. Au bout de ses mains, je vis ses ongles complètement rongés par le stress ; sûrement de ma faute. À ses côtés, sur une petite chaise pliante se trouvait un homme à forte carrure. Une calvitie naissante soulignait son grand front dans lequel brillait le reflet de la lampe. Sous son nez légèrement retroussé, mon père s'était laissé pousser une petite moustache. Alors que je contemplait ainsi mes géniteurs, certains souvenirs me revenaient par bribes. Je me rappelai une grosse dispute avec mes parents, sans doute l'élément déclencheur de ma fuite. Je voyais des visages de jeunes, un joint passer de main en main. Il y eut ensuite une petite fille riant aux éclats sur une balançoire. J'étais cette petite fille, ça me revenait, j'avais toujours adoré les balançoires.

Au fil des jours je réussis à reconstituer ma vie, ce que me racontaient mes parents m'aidait à me rappeler des événements passés. Peu à peu je n'étais plus une inconnue pour moi même. Au bout de quelques semaines je pu me rappeler de la soirée ou tout avait dégénéré.

Cela faisait plusieurs mois que je fumais le cannabis. Mes parents étaient tellement insupportables que j'en avais besoin pour me détendre. Je n'avais jamais rien touché de plus fort. En aucun cas je ne voulais tomber dans la drogue dure. Puis vint la fugue. Nous nous étions retrouvés dans un studio miteux à Paris, chez le frère de Jeffrey, le plus vieux de la bande. La soirée avait commencé normalement. De l'alcool, des joints, tout pour « s'amuser ». Tout se déroulait normalement, j'avais pas mal fumé, bu et ri. Tard dans la soirée, je commençai à me sentir très énergique. Pour une fois je me sentais bien dans mon corps, j'éclatai de rire, euphorique. Le bien-être que je ressentais était tellement merveilleux que je ne m'inquiétai pas. Je bus un verre de whisky supplémentaire toute en dansant comme jamais j'avais dansé...

J'aurais du me poser des questions, mais non je ne me souciais de rien, je me pensais intouchable.

On me proposa des cachets d'ecstasy, par réflexe, je les refusai, mais la curiosité me poussa à en prendre un.

Erreur fatale.

Ce qui s'est passé après avoir avalé ce cachet, c'est le black out total. Cela fait maintenant des années que je tente de m'en souvenir, en vain. Tout ce que je sais c'est ce que l'on m'a raconté. L'ecstasy que j'avais pris délibérément, n'était pas la seule qui se trouvait dans mon organisme lors de mon admission aux urgences. Quelqu'un avait mis des cachets dans quelques uns des nombreux verres que j'avais bu.

Et ça ne s'était pas arrêté là...

Jeffrey avait toujours eu une attirance pour moi, mais bien que ce fut un garçon que j'appréciais, je ne voulais rien avec lui. Ce jour là c'est lui qui avait mis toute cette drogue dans mon verre. Je ne connaîtrais jamais la raison de son acte. Tout ce que je sais c'est que je suis arrivée vierge à la soirée, mais que quelques semaines plus tard, lors des tests finaux pour que je puisse sortir de l'hôpital, j'appris que j'étais enceinte...

Aujourd'hui encore je crois qu'il vaut mieux que j'ai perdu la mémoire concernant les choses horribles qui se sont peut être passées ce soir là.