Sans nom

Écrit par Super User. Publié dans Littéraires


Quatre heures du matin, un garçon brun aux yeux verts se réveille, las, comme chaque matin de se retrouver par terre. Son corps est transi, une douleur le fait grimacer et, dans sa tête, de nombreux plans de vengeance prennent forme, vite abandonnés. Un soupir s'échappe de ses lèvres. Il reste immobile quelques minutes, allongé sur le sol froid à méditer en fixant le plafond. Sur le lit, juste à côté des jumeaux, véritablement infernaux, sont endormis un garçon et une fille. Ce sont les aînés d'Edward, le garçon aux yeux verts et ce sont eux qui l'ont fait tomber, pour son grand malheur, du lit pour le lui reprendre. Enfin, Edward se lève, habitué à ce traitement qui a lieu chaque aube. Ses aînés, Etienne et Juliette, ne se soucieraient jamais de leur jeune frère. Il a un sourire amer, et peu importe si celui-ci est blessé. Il commence à réunir ses affaires, jamais il ne s’est plaint. Il s’habille et s'arrête un instant pour regarder son reflet, après tout se plaindre ne sert à rien, rien ne change, rien ne bouge, les jours s'enchaînent invariablement, sans perturbations. Il se dirige morose vers la cuisine et prépare son déjeuner. Son père est là ou plutôt Monsieur Galbert. L'homme froid n'a jamais accepté la filiation. Suspecte, comme avait dit la rumeur du coron.
- « Dépêche-toi, bâtard. Ne pourrais-tu pas prendre exemple sur ton frère ? »


Toujours cette même phrase fatigante, désespérante, enrageante. L'homme pose sur le garçon un regard orageux. Edward soupire en silence, évitant d'attirer encore plus le courroux de son géniteur, finit de se préparer et part vers la fosse. Ce monstre qui avale les mineurs dans un requiem sans fin de coups et d'éclats de métal et pioches. Il croise des travailleurs remontant tout juste de la dite fosse qui, à la fin de leur temps de travail, les recrache sales, couverts de poussières, de sueurs, haletants, épuisés, les poumons remplis et encrassés de charbon. Il avance, rentre dans une cage de fer destinée à l'envoyer jusqu'aux galeries souterraines. Un monstre de pierre qui , s'il leur permet de gagner de quoi survivre, les enferme dans un enfer de flammes et roches. La cage s'ébranle, ses portes s’ouvrent le déposant dans un autre bien plus effrayant, un monstre transformant l'homme en bête domestique.
Un murmure, imperceptible pour presque tous, sort des lèvres d'Edward.
- « Que ne donnerais-je pas pour partir d'ici ? »
Derrière lui, un garçon de son âge rit, moqueur. Ce garçon au regard vif s'avance, le bouscule et chuchote à son oreille de telle sorte qu’il soit le seul à entendre ses propos perturbants.
- « Idiot, fuir n'est pas la solution, la vraie solution c'est de tout bousculer. »
Il disparait juste après avoir parlé comme un esprit. S'ensuivit pour Edward, une autre journée dans l'enfer du labeur, où il pense sans cesse à cet inconnu aux étranges phrases. Cette journée finie, il rentre chez lui et continue à réfléchir aux propos de l'étranger. Plusieurs jours passent, et pendant ce temps, il ne songe qu’à ce personnage et à ses paroles, que cela soit à la mine chez lui, au dîner ou dans son lit. Il y pense encore et toujours à cet inconnu et surtout à cette phrase, il la tourne,
retourne, et re-retourne dans sa tête, passe des heures à la réciter pour lui trouver un sens. Se pose mille et une questions. Tout bousculer ? Une révolte ? Est-ce seulement possible ? Et pour quoi ? Dans les mines, on n'est rien, que peut-on avoir ? A moins que… ? Peut-être… ? Plus les minutes s’égrainent, plus il s'en rend compte. Il ne sait plus, il n'a jamais su. Inlassablement, ces mots se répètent dans son crâne. Tout bousculer, tout bousculer et il se rend, il n'arrive plus à réfléchir, à croire que sa réflexion a une limite. Il prend une décision, retrouver l'inconnu, obtenir des réponses.
Ainsi, le lendemain, il part à sa recherche mais plusieurs problèmes surviennent. Premièrement il ignore où il peut le trouver. Deuxièmement, la fosse est immense et il ne sait pas si la personne recherchée travaille en même temps que lui. Troisièmement, il ne connait pas son nom et ne l'a vu qu'une fois très brièvement. Et, pour finir les mineurs ne répondent pas à ses questions pour le retrouver. Qu'est- ce qu’ils sont agaçants à répéter de laisser tomber et de travailler. Plusieurs semaines passent avant qu'il ne puisse le revoir. Un soir, un des anciens de la mine, lui apprend qu’un garçon dont personne ne connaît le nom travaille dans la zone nord. Guidé par son intuition ou une grande chance, il décide d'aller voir là-bas. Enfin il retrouve l’inconnu tant cherché. Et alors, pensant mettre fin à son désespoir, il va l'interroger pour obtenir des réponses. Quelle ne fût pas sa colère quand l'inconnu lui dit qu'il refuse de parler à l’idiot. Cela le met en rage, après toutes ces recherches acharnées ! Il part sans demander son reste, décidé à tout oublier de ce grossier inconnu. Sauf qu'il n'y parvient pas, à peine deux jours plus tard, il retourne le voir et le questionne à nouveau. L’inconnu lui dit de chercher les réponses tout seul. Il lui répond que c'est ce qu'il fait. L'autre le traite à nouveau d'idiot, n'arrêtera-il jamais de l'appeler ainsi ? Edward s’énerve, lui demandant d'arrêter. L'autre rigole et dit qu'il arrêtera quand ses questions seront intelligentes, pertinentes et quand il pourra construire ses réponses seul. Comment ? lui demande Edward. Regard exaspéré de l'autre.
« -Lis, ça pourra t'aider, Idiot.
_ Mais j'ignore comment lire »
L'autre lui explique qu'il lui apprendra. Edward lui demande comment il a appris ; au coron, rare était ceux qui savaient lire.
-« Je n'ai pas vécu qu'au coron »
Il veut en savoir plus, le silence lui répond.
Depuis plusieurs jours, après le travail, Edward le suit, en toute confiance. Le plus intriguant c'est que l'inconnu ne lui a toujours pas donné son nom. Il lui a dit de l'appeler « l'ami ». Quand ils sont seuls, Edward l'appelle « pédagogue », c'est un des premier mots qu'il lui a appris. Finalement il est plutôt sympathique quand on s’est fait à son caractère. Il lui enseigne la lecture, ce qui n'est pas une mince affaire, dans une cachette qu'il a construite. Chaque nouveau mot qu'Edward apprend, il l'écrit à la craie sur son mur ou le grave sur une plaque de bois. Quand ils arrivent à la cachette il lui montre, au grand dam de son élève, encore au début de son apprentissage, un, deux, trois, cinq, dix, vingt mots. Edward doit les lire et dire leur signification. S’il se trompe, « l'ami » le reprend et le réinterroge dès le lendemain, jusqu'à ce qu'il les connaisse par coeur. Après « l'ami » lui fait lire, jusqu'à l’épuisement,
des passages de différents livres, journaux et cahiers. Edward ignore où il se les procure. Sûrement volés mais ils n'abordent jamais le sujet. Au bout de quelques semaines « l'ami » a, heureusement, arrêté de l'appeler Idiot. Il l'appelle Ted, Edward étant trop long d'après lui. Ted comprend pourquoi il l'appelait ainsi. A présent il ne pense pas qu'à lui, et à ses problèmes. Sa famille est à l’antipode de ce qu'il aimerait qu'elle soit, mais ses soucis sont minimes. Son regard s'est ouvert et sa soif de connaissance ne cesse de grandir, les heures de lecture dans la cachette, qui était pour lui des plus éprouvantes, sont devenues son plus grand plaisir. De plus en plus il parle aux mineurs avec des mots tellement justes que tous l'écoutent. Avant, il connaissait les conditions de travail dans la mine, il les subissait, rêvant de fuir mais incapable de réfléchir à une solution. Il comprenait, enfin, ce que « l'ami » avait voulu dire à leur rencontre. Les mineurs ne sont pas traités en homme. Il leur manque des droits, et fuir ne leur apportera rien.
Ce n'est qu'en s'alliant qu'ils les obtiendraient. C'est ensemble qu'Edward et « l'ami » ont peu à peu rassemblé les mineurs, peu à peu semé les idées de révolte et peu à peu, ils étaient près à tout bousculer.
Un mois plus tard, une foule d'hommes et de femmes sont stationnés devant la fosse. De cette masse noire a surgi le rugissement de la population, et tel un éclat de tonnerre, la Marseillaise retentit. Chaque travailleur reprenait l'hymne en coeur. Dans cette petite armée, Edward et son ami allaient et venaient, euphoriques, encourageant chacun, scandant leurs idées à tue-tête et donnant des ordres. Ils tourbillonnaient dans ce flot humain, impatients.
- « L'arrêt est impossible, bousculons tout! Gagnons, réclamons les droits qui nous reviennent ! »
Et c'est lors de cette grève devenue révolution que le pire arriva pour Edward. La garde armée arriva, ne cherchant pas le dialogue et directement attaqua. Edward, qui courait partout, n'entendait plus que les cris de colère des combattants, les plaintes d'agonies et de souffrances des corps gisant sur la plaine rouge. L'odeur âcre et métallique le fit vomir, ses pensées se figèrent. Soudain son ami l'attrapa par le bras, le tira pour le faire sortir de sa léthargie. Tous deux, trop concentrés, ne virent pas le coup venir. En tout cas Edward ne le vit pas. Il perdit pied, perdit la raison. Cette même image tournait dans sa tête. Les yeux écarquillés de « l'ami », son expression de surprise et douleur, l'odeur atroce devenant plus forte, la lame lui traversant la poitrine, le liquide poisseux et infecte qui en jaillit, ses genoux qui lâchent, son corps qui tombe au sol comme une poupée de chiffon, corps qui devient de plus en plus absent à mesure qu'Edward lui crie qu'il ne peut pas, pas lui. Mais rien ne change l'inéluctable, « l'ami » n'est plus. Edward se lève, l'esprit brisé, titubant, une seule idée en tête, vengeance. Il marche ne percevant plus rien de la bataille qui l'entoure. Il s'approche de l'assassin de son ami, se place face à lui, face à Etienne et plonge dans le coeur de son frère une lame dont il ignore la provenance. Il ne ressent rien à cela et avant la fin de la bataille il était lui aussi emporté par la mort. Il n'a eu qu'une pensée en sombrant dans le néant, il n'avait jamais connu son nom.
Texte écrit par Clara Exposito