La robe verte

Écrit par Super User. Publié dans Littéraires

Claudie Novart se réveilla en ce glacial mois de février, avec une telle excitation qu’en se levant du lit, elle se cogna le pied contre la chaise. Claudie descendit les marches en courant, et alla rejoindre ses parents au salon pour déjeuner avec eux. Un petit emballage rouge à pois blancs était posé sur une table à côté de ses parents. Sa mère, toujours souriante, malgré ses soucis, la regardait avec de grands yeux brillants. Elle portait toujours une robe verte, car c’était la couleur de l’espoir. C’était le seul jour de l’année où les parents de Claudie pouvaient se permettre d’acheter un cadeau à leur fille. Claudie l’ouvrit sans plus attendre, et y découvrit un livre assez épais. Elle était une jeune fille solitaire, elle adorait s’isoler pour lire, et pouvait passer des jours entiers à dévorer des tonnes de romans. Elle remercia et embrassa son père et sa mère et s’empressa de retourner dans sa chambre pour commencer son nouveau livre.
Comme tous les mercredis après-midi, Claudie se rendait au cabinet de lecture et savourait chaque livre comme le dernier. Elle y passait des heures. Ce n’était pas une très grande bibliothèque, les livres étaient entassés un peu partout, on y trébuchait parfois dessus.
La nuit commençait à tomber sur le village. Cette nuit, alors que Claudie rentrait chez elle, il faisait très froid, de petits flocons de neiges venaient se déposer sur ses longs cheveux châtains. Ses pieds s’enfonçaient de plus en plus dans la boue à mesure qu’elle avançait.


Elle pensait à retrouver sa mère et à lui raconter sa journée quand elle rentrerait. Sa mère l’adorait, elle était fière d’elle, c’était leur unique fille. Claudie était très adroite, c’était une jeune fille avec beaucoup de capacités, elle aimait aider et faire plaisir, Claudie était presque parfaite !
Claudie allait arriver devant chez elle lorsqu’elle vit sur le palier de sa porte un agent de police, elle ne savait pas pourquoi il était là, ni pourquoi sa tante était là aussi. Elle s’attendait à voir sa petite maison éclairée, avec une bonne odeur de soupe qui s’y dégagerait. Elle avança de plus en plus, méfiante, se faisant toute sorte de scénario dans sa tête. D’ailleurs, Claudie n’aimait pas du tout sa tante, elle empestait la cigarette, elle la trouvait mauvaise, pas aimable, mais elle se disait que c’était parce qu’elle était vieille.
Le policier lui serra la main en lui disant « Bonsoir ma petite » d’un air grave, sa tante lui fit un signe de tête et tira une taffe sur sa cigarette.
- « Ma petite, dans l’après-midi, une explosion a eu lieu dans la mine où travaillaient tes parents, cela a fait beaucoup de bruit mais aussi beaucoup de dégât. »
Claudie commençait déjà à comprendre ce qu’il se passait, mais elle n’arrivait pas à réaliser. Non, ce n’était pas concevable pour elle, Claudie n’arrivait pas à y croire, ses pauvres parents, elle n’avait qu’eux, c’était sa seule famille.
« Que vais-je devenir ? » pensa-t-elle.
« Ta tante, qui est ici, s’occupera de toi jusqu’à ta majorité. Après cela, tu pourras partir, rester ou faire ce que tu souhaites de bon. Je suis sincèrement navrée de ce qu’il est arrivé aujourd’hui… Au revoir. »
Claudie grandissait si vite, déjà quinze ans. Elle devenait si jolie, mais si maigre.
« - Claudie, descends! Le linge ! Repasse-le ! J’en ai besoin pour ce soir, cria sa tante.
- Oui j’arrive, une minute ma tante. »
Sa tante perdait la tête, c’est vrai, mais elle n’était pas devenue distinguée ni aimable.
Claudie faisait tout dans la maison, elle faisait à manger, débarrassait la table, débarrassait les cendres que laissaient les cigarettes de sa tante partout dans la maison, s’occupait du linge, de la cour, des cochons, des poules, du garage, du bois et de sa tante. Elle n’allait pas à l’école, n’avait pas d’amis, elle était tout le temps seule, les seuls moments où elle sortait c’était pour porter une lettre, pour aller déposer la poubelle dehors ou bien aller chercher des paquets de cigarettes pour sa tante. Sa vie était devenue déplorable, elle n’avait plus de temps pour lire, elle repensait souvent à ses parents, et se demandait ce qu’elle aurait pu être si ses parents avaient été encore en vie. Claudie s’imaginait aller à l’école, apprendre
toute sorte de choses, lire encore des centaines de livres, grandir tranquillement, pouvoir rêver et se dire qu’un jour elle pourrait réaliser ses rêves.
« Claudie, arrête de rêver ! Le linge, je ne vais pas te le dire une troisième fois ! »
Claudie s’activa. Plus vite elle aurait fini, plus vite elle pourrait aller se reposer, car ses journées étaient vraiment très longues. Le seul moment où Claudie pouvait rester tranquille, c’était quand sa tante partait à la salle de bain, elle y passait plus de deux heures. Claudie espérait de tout coeur un miracle, que quelque chose se passe pour qu’elle puisse sortir de cet enfer. Elle attendait impatiemment ses dix-huit ans pour partir d’ici. Elle ne pouvait pas finir sa vie en étant la bonne à tout faire.
Seize ans avait maintenant Claudie, pas un « joyeux anniversaire » n’avait été prononcé par sa tante, pas un seul depuis le tragique accident. Claudie repensait souvent à ses anniversaires avec ses parents, souvent elle recevait un livre ou bien une robe confectionnée par sa mère.
Elle ne discutait jamais avec sa tante, elles se disaient à peine « bonjour ». Le matin elle allumait sa cigarette et buvait une petite tasse de café, puis elle repartait et finissait par rappeler à Claudie toutes les tâches ménagères qu’elle devrait faire le jour même. Si elle en oubliait une, la sanction était de mauvais goût. Mais sa tante ne manquait pas d’imagination, elle improvisait à chaque fois. Elle était souvent privée de dîner, ou de petit-déjeuner, elle pouvait dormir dehors, avec les cochons, ou dans sa chambre mais sans lit ni lumière.
Quelques mois plus tard, sa tante a dû être rapidement transportée à l’hôpital sûrement à cause de la cigarette. Claudie lui rendit visite.
« N’oublie pas de garder la maison propre ! Si je reviens et que je vois une poussière, tu auras affaire à moi ! »
Pendant son absence, Claudie sortit, elle prit goût à sa nouvelle liberté, elle savait que cela ne durerait pas, mais elle profita.
C’est au bout de seulement deux semaines que sa tante rentra. Elle commença à insulter Claudie car le garage n’était pas assez bien rangé. Puis elle la frappa, il y avait un problème d’électricité dans toute la maison. Ce n’était guère la faute de Claudie, elle lui répétait une centaine de fois.
« Mais je n’y suis pour rien ma tante ! Je ne sais pas ce qu’il s’est passé ! Hier cela fonctionnait ! »
Claudie se débattit de toutes ses forces. Sa tante n’avait jamais été aussi atroce et abominable.
« Tu sais où tu peux dormir maintenant, idiote ! »
Oui, Claudie savait où passer la nuit, et ce ne fut pas dehors à la ferme, mais ailleurs… Claudie partit, sans rien dire à sa tante. Elle marcha, de longues heures, de longs jours et semaines, se débrouilla pour manger et dormir. A seulement dix-sept ans, Claudie se retrouva à la rue. Elle n’avait plus aucun contact avec sa tante, elle ne s’en portait pas plus mal. Elle vivait même beaucoup mieux.
Claudie n’aura certainement jamais le destin qu’elle aurait dû avoir. Elle se rappelait l’annonce du policier plusieurs années auparavant. Cette annonce la chamboula pour le restant de ses jours. Claudie passa un an de sa vie à fuir les policiers à sa recherche.
Elle retourna voir sa maison d’enfance, elle était habitée. Il y avait de la lumière. Elle hésita, puis sonna. On lui ouvrit.
« Bonsoir, excusez-m… »
Claudie fondit en larmes, elle fut choquée. Devant la porte, une dame d’une cinquantaine d’années souriante, avec de grands yeux brillants et une robe verte. Une robe verte. La couleur de l’espoir.
« Mam… »
La dame fondit en larmes, un homme arriva avec curiosité, il ouvra grand les yeux.
« CLAUDIE ! »
Le cauchemar était terminé.

 


Ecrit par Marion Thérond et Camille Costa